Litténique pour la liberté

Chers lecteurs,

c’est le cœur saignant et l’esprit colérique que je reprends le clavier pour chroniquer un livre. Oui, un livre, encore, encore et toujours. Parce que lire, c’est avant tout un symbole de liberté. Parce que les obscurantistes les brûlent : les livres leurs font peur. Parce que les livres sont une ode à la vie, à l’Histoire et à l’Humanité. Parce que lorsqu’on lit, on s’évade de tous les barreaux, on oublie toutes les atrocités, on vogue vers un monde merveilleux qui n’appartient qu’à nous. Chers lecteurs, n’arrêtez jamais de lire ! Je compte sur vous pour ne jamais oublier ce vendredi 13 Novembre et laissez-moi vous dire une chose encore : je crois en vous !

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Hermann : qui Hesse ?

1877, dans une Souabe tout juste allemande, au fin fond du bien nommé Wurtemberg, Hermann Hesse, sans doute l’un des plus grands écrivains de l’histoire de la littérature, prend sa première fessée. Le padre, évangéliste et piétiste rattaché à la mission de Bâle, est originaire d’Estonie et sujet russe. La madre, née en Inde, est fille de missionnaire orientaliste et fait partie d’une famille de vignerons neuchâtelois calvinistes. Ainsi, le jeune Hermann est rapidement envoyé au séminaire duquel il s’enfuit un an plus tard ce qui lui vaut d’être exorcisé (!) et de rejoindre bientôt un gymnasium classique – le « lycée » en allemand et non le lieu où tu fais du sport !

HH

1895, Hermann séjourne à Tübingen où le temps de prophètes – Hegel, Hölderlin, Schelling – est passé; il bosse dans une petite librairie dans laquelle il s’amourache de Goethe et de Nietzche tout en grattant ses premières lignes. Après une petite autoédition de Hinterlassene Schrifte und Gedichte von Hermann Lauscher (-> cf. Reverso), il publie en 1903 son premier roman Peter Camenzind dans lequel le rapport à la Nature éclipse le monde piétiste. Quelques années plus tard, il s’installe sur le Lac de Constance avec la fille de Bernouilli, mathématicien qui t’a sans doute causé quelques maux de tête… Mais cette apparente vie bourgeoise va bientôt s’écrouler.

Lac de Constance

1914, la vilaine guerre éclate. Hermann est bouleversé : « Il en résulta un retour sur moi-même et je me retrouvai en conflit avec le monde extérieur ; je dus me remettre à cette école qui nous oblige à désapprendre toute satisfaction vis-à-vis de soi-même et de la société… ». Balade au service civil de l’ambassade d’Allemagne, création d’une bibliothèque pour les prisonniers boches, horreur devant les intellos qui exaltent la guerre, copinage avec Romain Rolland. Un an plus tard, l’homme est ruiné, sa famille brisée et il se retire en Italie. Et puis, la période fertile : 1921, Blick im Chaos. 1922, Siddhartha (#chefd’œuvre). 1925, Kurgast. 1927, Le Loup des steppes. 1930, Narcisse et Goldmund (#plusgrandromanjamaisécrittudoistoutarrêterimmédiatemmentpourleliresicenestpasdéjàfait). 1932, le Voyage en Orient, dont je vais bientôt te parler.

1939-1945 : les œuvres de Hermann sont déclarées « indésirables en Allemagne ». Réponse de l’intéressé en 1946 avec Guerre et Paix. Accueil de la critique : Prix Nobel. 1962, au revoir Hermann et merci, merci pour tout !

Le Voyage en Orient, un truc très à la mode…

Nerval, Lamartine, Flaubert et donc Hesse. Le titre ne varie pas, le contenu un peu, la forme jamais mais le voyage change à chaque fois. L’Orient à de tous temps captivé nos chers écrivains. Hesse n’y échappe pas et nous livre ici un conte philosophique – préfacé par Gide SVP ! – d’un ravissant dépaysement. Hermann, jeune narrateur fougueux, s’engage dans un voyage initiatique, sorte de « roadbook » novateur, pendant lequel il va tenter de trouver la sagesse et de voir de ses propres yeux la princesse Fatma. Sous la coupe de « l’Ordre », – dont il ne livre jamais aucune information précise si ce n’est que c’est une communauté secrète fondée par des grands hommes – il part en voyage, aux côtés d’artistes et de personnages de son époque, pour s’accomplir en tant qu’Homme dans le respect des autres et dans création artistique. Ainsi, de la « traversée téméraire de la Haute Souabe », en passant par les journée festives de Bremgarten jusqu’au terrible événement de la dangereuse gorge de Morbio Inferiore, les 50 premières pages du roman ont tout du parcours initiatique et de la recherche inaltérable de la sagesse par le dialogue, par la création artistique, par l’ouverture d’esprit…

VEO

C’est alors que se produit un événement inattendu : le serviteur Léo, homme heureux et bienveillant s’il en est et compagnon de la troupe d’Hermann disparaît, emportant avec lui quelque objet précieux de chacun des membres du groupe dont il avait la garde. Après des jours de recherche, Léo ne réapparaît pas. C’est ici que s’arrête le voyage du narrateur, confusément, lui qui remet en question toute la symbolique de ce merveilleux périple et qui perd Foi en sa mission originelle. On le retrouve bien vite, des années après, secoué par d’étranges démons, dans le crépuscule de sa vie, coupable d’avoir abandonné le « sens de son existence » et souffrant le martyre à vouloir écrire l’histoire de ce voyage sans toutefois trahir les secrets de l’ordre. Commence alors pour ce narrateur perdu la recherche de son ancien serviteur et la repentance face à cet âge révolu et à sa prétention juvénile. Submergé par le doute et par l’incompréhension, il finira par retrouver celui qui avait disparu bien des années auparavant et sera « jugé » par les membres Supérieurs de « l’Ordre » et par son Chef Suprême. Qu’en sera-t-il de ce vieil homme qui ne vit plus qu’à travers le regret de cet abandon ? Comment survivra-t-il au jugement de ses anciens frères ? Obtiendra-t-il le pardon de la part de Léo et de ses acolytes ? Je n’en saurais dire plus afin de t’encourager à ouvrir ce court roman et à le dévorer.

Nature, contes et réalités

Il est délicat de tirer de cet ouvrage quelque thématique maladroite tant son contenu en regorge. Néanmoins, on retrouve à travers les pages, la philosophie de Hesse ; la quête absolue de la sagesse tout d’abord. Le narrateur, au cours des 50 premières pages, résume un voyage initiatique, métaphore s’il en est une de la recherche du bonheur et apologie de la société artistique des hommes, à mi-chemin entre féérie et réalité. Hesse se sert de mythes et mêle dans son univers autant de figures philosophiques que religieuses et de personnages réels que légendaires : son voyage est une ode à la sagesse et à l’Histoire des Hommes, des grands Hommes, de ceux qui font que l’Humanité évolue sans cesse, à travers les arts, les vertus et la Nature. Les valeurs de ses compagnons sont unanimement représentatives de sa vision de ce que doit faire un homme : partager, dialoguer, créer, rencontrer, s’ouvrir à l’autre et s’acoquiner des esprits les plus proches. Un véritable conte philosophique, te dis-je !

Et puis l’on retrouve également la Nature, prégnante à travers l’intégralité du livre ; la nature sauvage comme il la foule des pieds au cours de son périple, la nature humaine comme il la décrit lors de ses rencontres mais surtout la Nature dans sa globalité comme il aime si bien la décrire dans Narcisse et Goldmund ou dans Siddhartha. Ainsi, le curieux rapport « religion/nature » comme fondement de soi-même est l’un des principes majeurs qui relie l’œuvre globale d’Hermann Hesse. Ici, encore, elle prendra la forme du chien Necker ou d’un dragon tout droit sorti d’une peinture de maître, d’une rivière qui coule tranquillement au cœur d’une vallée verdoyante ou d’une végétation luxuriante. La Nature est seule juge de l’homme, on ne peut s’en passer. A la manière de Dieu, elle est immanente dans l’œuvre de l’auteur et prégnante dans Le Voyage en Orient. Oui, Hesse aurait été un fervent ambassadeur de la COP21 !

Nature

L’anaguise

Le Voyage en Orient est une ode à la liberté et un plaisir de lecture raffinée. La brièveté du roman qui ne conte (ou compte, comme tu veux !) que 130 pages n’abîme en rien sa qualité et sa philosophie ; j’ai retrouvé entre ses lignes un peu de l’immense émotion que m’avait fait ressentir Narcisse et Goldmund que je n’ai jamais osé chroniquer tant il y aurait de choses à dire, à ressentir, à écrire, à partager…

Ce conte philosophique est à la fois une lecture d’échappatoire où les puristes retrouveront avec plaisir des personnages d’autres romans de Hesse, une lecture de divertissement pour ceux qui aiment à se promener dans des univers féériques au fil des pages et une lecture philosophique destinée à ceux qui ont le désir ardent de peser chaque mot, chaque idée, chaque émotion.

Deux parties bien distinctes : le temps – heureux – de la narration passée et le temps – morose – du présent ; deux symboliques retrouvées: la Nature immanente et la quête absolue de la Sagesse par la maîtrise et la connaissance de soi-même ; un roman facile à lire, accessible à tous, philosophes ou manants, pessimistes ou optimistes, valeureux ou pleutres. Et surtout, une fois la dernière page refermée, une envie de vivre pour devenir meilleur, pour faire de notre monde un terrain où la liberté rayonne par la sagesse, le dialogue et l’ouverture d’esprit. Bref, du Hermann Hesse dans le texte. Avis aux amateurs !

Et pis voilà…

Outre cet adorable conte philosophique / roman initiatique, je te recommande vivement la lecture, peut-être a posteriori, de la préface de Gide qui reconnaît dans cette œuvre de Hesse une réponse aux doctrines totalitaires ; c’est à lui que je laisse l’honneur de conclure cette chronique : « Chez Hesse, l’expression seule est tempérée, non point l’émotion ni la pensée ; et ce qui tempère l’expression de celles-ci, c’est le sentiment exquis des convenances, de la réserve, de l’harmonie, et, par rapport au cosmos, de l’interdépendance des choses ; c’est aussi je ne sais quelle latente ironie, dont bien peu d’Allemands me semblent capables, et dont l’absence totale me gâte si souvent tant d’œuvres de tant de leurs auteurs, qui se prennent effroyablement au sérieux. »

Le Martien

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