On errait un peu perdu du côté de Porte de Clichy par cette nuit chaude de juin, sans trop savoir que faire d’autre que de shooter dans des canettes de bière. Errance urbaine, jeunesse en perdition. Quand, en approchant des Ateliers Berthier, on a vu clignoter des guirlandes lumineuses, tournoyer lentement une grande roue contre le ciel sombre… On n’a pas compris d’abord. Les Ateliers Berthier, c’est un théâtre, pas un Luna Park… Puis soudain on s’est rappelé: ce soir on y jouait « Liliom » un spectacle de Jean Bellorini. Et c’est vrai que ce type, il tient à faire du théâtre une fête, et que sur ses plateaux on ne compte plus, les caravanes, les manèges, les guirlandes… Alors comme on n’avait décidément vraiment rien à faire, et bien on est resté, on a assisté aux aventures de Liliom.

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Manège désenchanté

On s’est dit que ça allait être joyeux, qu’on allait se marrer un peu. Enfin on l’espérait vaguement, car ça serait chouette de rire un peu, ça nous changerait les idées. Et puis surtout il y avait tout un orchestre, un piano, une harpe, des batteries… Mais très vite on a déchanté. Liliom, le jeune héros de la pièce, il est tout autant dans la mouise que nous. Liliom, n’est qu’un parasite, un glandeur, un bon à rien, un feignant, un raté, un paumé. Faut dire que le Liliom est fraichement viré par sa patronne jalouse à crever de ses amours naissantes avec Julie, une bonniche qui s’est entiché de lui, Liliom le pauvre type, qu’a rien à lui à part sa colère et son culot. Julie elle le connait à peine, mais déjà, elle prête à tout laisser tomber pour lui, à abandonner le peu qu’elle possède… Elle ne résiste pas. C’est son destin d’aimer le Liliom. Elle lui susurre des doux mots durs d’amour avec sa voix un peu cassée. Et fissa elle s’en va vivre avec son Jules dans une baraque d’une vieille tante radoteuse. Et ils n’ont plus rien, vraiment plus rien, Julie et Liliom. Julie tente de le persuader de prendre une place de concierge pour gagner sa croûte, survivre du moins. En vain. Liliom, lui il n’en veut pas. Il est un bonimenteur, il ne va pas accepter n’importe quel travail, sous prétexte qu’il faille gagner sa vie. C’est un artiste. Alors il continue à ne rien foutre de ses journées, mis à part jouer aux cartes avec un autre pauvre type, le dandy, mis à part s’emporter contre Julie, à ne pas trouver les mots justes pour dire ce qu’il a sur le fond du cœur, mis à part la frapper un jour, parce qu’il n’en peut vraiment plus… Et ces coups-là, personne ne lui pardonnera. D’autant que Julie tombe enceinte.

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Un glandeur devant l’éternel

Sombre tableau. Il est signé Ferenc Molnar, un auteur hongrois du début du XXème siècle. N’étant pas spécialiste de littérature magyare,   je ne peux vous dire grand-chose au sujet de ce monsieur. Il a écrit un roman, sur les gamins des rues. Il fut aussi correspond de guerre pendant 14. Voilà tout. Seule sa pièce « Liliom » connut une belle postérité. Enfin, elle plut à Max Reinhardt, un des plus grands metteurs en scène allemand de l’époque. Et Franz Borzage ainsi que Fritz Lang en firent des films. Et depuis elle continue son bonhomme de chemin. On en fit même une comédie musicale, « Carrousel ». Elle-même adaptée sur les grands écrans. Et puis » Liliom » son petit public de fan, particulièrement parmi les amateurs d’Horvath, auteur autrichien qui date grosso modo de la même époque que Molnar. Dans sa pièce la plus connue, « Cassimir et Caroline », l’on trouve aussi un couple déchu s’échouant dans une fête foraine. Et Horvath a la même façon de nimber les paumés qu’il décrit d’un halo clignotant de guirlandes de manège. Mais si chez Horvath on restait englué dans le concret du réel, chez Molnar on décolle vite vers d’autres horizons, plus oniriques.

Car une fois mort, Lilliom, ( détail d’importance, le jeune homme se suicide suite à un braquage raté) , ce dernier se retrouve devant des anges, des anges qui portent képis et uniformes, des anges-flics, des enquêteurs au service de Dieu.

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Ce n’est pas en voyant les anges de Bellorini que l’on pense au poème de Rilke sur ces créatures supraterrestres :

« Qui donc, si je criais, parmi les cohortes des anges
m’entendrait? Et l’un d’eux quand même dût-il
me prendre soudain sur son cœur, ne m’évanouirais-je pas
sous son existence trop forte? Car le beau
n’est que ce degré du terrible qu’encore nous supportons
et nous ne l’admirons tant que parce que, impassible, il dédaigne
de nous détruire. Tout ange est terrible
. »

Pour en revenir à nos moutons, nos anges lui imposent un étrange pacte : il brûle seize ans au purgatoire, histoire de se purifier de tous ses pêchés, et une fois qu’il est bien pur, il redescend sur terre pour racheter ses fautes en accomplissant une petite bonne action. Liliom revient donc sur terre, purifié, sentant frais le gel douche ushaya nature, retrouve sa fille, et au terme d’un dialogue de sourd, ne parvient pas à lui communiquer l’amour qu’il a pour elle. Bien au contraire. La gosse ne le reconnait évidemment pas et le prend pour un mendiant. Il finit par la gifler, exaspéré de passer encore pour un moins que rien. Noter le caractère fantastique de l’intrigue, son côté réalisme magique, mêlant sordide et conte de fée, dureté et nativité.

Méchant pas méchant ?

Cette pièce n’est donc pas dépourvue de contradictions. On oscille en permanence entre rudesse sans concession et tendresse et compassion. A l’image de la si troublante déclaration de la fillette  : « Il m’a frappée fort sur la main, mais cela ne m’a pas fait mal. C’était comme si quelqu’un m’avait caressée tendrement. Le contact de sa grosse main calleuse m’a semblé aussi doux que des lèvres ou un cœur ». L’amour rachèterait-il tout, même les coups ? Faut-il ou non pardonner à Lilliom ? Est-il simplement perdu, un pauvre vaurien qui a bon fond ? Ou bien n’est-il qu’un sale type violent et bon à rien ? Mystère. Mais l’intérêt de la pièce est-il de juger son personnage selon une axiologie morale ? C’est pas dit. D’autant que Bellorini signe une mise en scène qui par sa vitalité évite toute la lourdeur du pathos, mais édulcore et évacue le dilemme susdit.

Rinibello débarque dans le 3-9, ou il ne suffit pas de mettre tout à l’envers pour faire jeune  et popu:

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Mais avant d’entrer dans le vif de la critique, présentons sobrement le sieur Bellorini. Il est jeune. C’est ce que tout le monde dit. On répète son âge à tout bout de champ. 32 ans. Ou 33 ans. Et on s’émerveille de son parcours, de ce petit protégé d’Ariane Mnouchkine passé soudainement à la direction du Théâtre Gérard Philippe, sis à Saint-Denis, soit un Centre National Dramatique, soit une lourde responsabilité pour un si jeune homme. A lui d’en définir la programmation, de faire vivre le lieu et d’attirer les jeunes habitants du 9-3 dans les antres de son théâtre, à défendre la maison. Lourde tâche comme on disait. Mais Jean Bellorini ne manque pas d’énergie, ni d’idées. Il est de ceux qui veulent faire un théâtre populaire. Ce n’est pas le premier, loin de là, à employer cet adjectif. De Mnouchkine à Olivier Py, de Copeau à Villar pour citer des théâtreux d’une autre génération, bien des metteurs en scène ont voulu faire un théâtre s’adressant au plus grand nombre. Mais pour Bellorini être populaire, ça signifie au moins deux choses : partage et générosité.

Un Feurbou de teaupla, car mettre tout à l’envers fait souvent chelou

Pour Bellorini il s’agit toujours de prendre le plateau, d’instaurer un rapport direct avec le public et se parler « yeux dans les yeux ». Être un comédien, c’est être un colporteur, c’est venir raconter une histoire, transmettre quelque chose, venir nous prendre à partie. Et pour que les mots atteignent le spectateur, pour qu’ils passent le quatrième mur, il faut une sacrée énergie. Ses comédiens délivrent leur pavé de texte, avec toute la verve et la gouaille nécessaire. On n’hésite pas sur un plateau de Bellorini. On envoie le texte, paf, précis, avec fougue et panache… Dans la gueule du public. Au risque d’être criard. Dans la première demi-heure de Liliom on n’a guère apprécié la façon qu’avaient les comédiens de se balancer leurs répliques, façon mitraillette. Cela dit, cela reste relativement policé. On n’atteint pas la violence de déflagration d’un spectacle de Vincent Macaigne. Enfin qu’importe, Bellorini aime les paroles pleines, les textes d’auteurs qui ne lésinent pas sur les moyens. On n’est ni chez Duras ni chez Jon Fosse. Bellorini, il apprécie plutôt de Victor Hugo, Rabelais ou de Novarina. Il ne se refuse rien des Misérables à Pantagruel qu’il a adapté au théâtre. Il aime les langues flamboyantes. Ca le fascine d’ailleurs le rapport du comédien au texte, la façon dont la parole le traverse. Il va jusqu’à parler de « comédien-tuyau ». Ceux qui sont vraiment des vrais suiveurs des chroniques théâtrales de Chaaabert se souviendront qu’à ce sujet François Tanguy, dans un tout autre registre certes, évoquait des choses analogues sur la traversée du corps unique par de multiples voix.

Barbouiller ses personnages 

En lisant pareilles lignes, vous comprendrez alors qu’on ne se situe pas dans un théâtre psychologique. D’autant que Bellorini préfère esquisser à vif ses personnages plutôt que de rentrer dans le détail du fini, que l’on fonce sur son plateau plutôt que de prendre son temps pour écouter ce qui sourd des failles des « êtres ». L’on peut alors regretter que Liliom et compagnie tombent par moment dans la caricature, qu’ils soient décidément dessiné à trop gros traits, qu’ils tombent même dans un jeu trop appuyé, qu’ils soient dessinés à trop gros traits, voire barbouillés… Comme le dirait Ferenc Molnar lui-même :

« Tout un chacun a déjà vu au moins une fois dans sa vie une baraque de tir dans le bois en bordure de la ville. Vous souvenez-vous à quel point tous les personnages sont représentés de façon comique? Le chasseur, le tambour au gros ventre, le mangeur de Knödel,le cavalier. Des barbouilleurs misérables peignent ces personnages conformément à leur façon de voir la vie. Je voulais aussi écrire ma pièce de cette manière

Mais admettons que Bellorini choisit un code de jeu bien particulier, qu’il louche vers le burlesque, vers le clown même. Ses comédiens à la façon des Augustes des cirques sont tous maquillés de blancs. Et sur ce point il est vrai que son Liliom compte quelques passages bien troussés, dont un numéro de ventriloque qui restera dans les annales.

Une fédération « espérante » 

Pour s’exprimer simplement, on se marre bien. Pas à gorges déployées certes. Mais on a eu un ou deux petits pouffement et un franc éclat de rire en deux heures de temps. Ce qui est un bon score. Le théâtre de Bellorini se veut joyeux et festif. : « Si le théâtre est une fête, (le manège sur scène en est la métaphore), c’est pour célébrer les retrouvailles de l’humanité en tant que fédération «espérante» et joyeuse. Le théâtre doit être une sortie joyeuse et la représentation, une célébration. » Dans sa première version, théâtre plein air, Bellorini conviait le spectateur à une véritable fête foraine. L’on dégustait une barbe à papa en attendant le spectacle. L’on regrette alors que sa version en « salle » l’on n’ait plus droit aux pommes d’amour et aux popcorns. Enfin il reste la musique, et le chant qui portent la pièce, donnant du lyrisme au jeu un peu sec des comédiens :

Mais attention, selon Bellorini, son théâtre est peut-être traversé par une joie de vivre indéniable, mais il n’empêche qu’il a un fond mélancolique, voire sombre. Après c’est vrai que tous les Luna parcs sont toujours un peu glauques. D’Hitchcock à Orson Welles bon l’on retrouve un bon nombre de cadavre entre deux manèges. Et toute fête porte en elle-même sa part d’angoisse et de tragique comme nous le rappelle Clément Rosset :

« Voici la finalité prioritaire que l’on découvre dans nos fêtes, et voilà pourquoi on y est si heureux, si attentif : un beau duel et un bel ennemi, dont la puissance infinie nous révèle notre puissance infinie, puisque nous y résistons, puisque nous ne sommes pas encore morts ! Car nous devrions être morts, écrasés, depuis longtemps : notre constatation de non-décès, qui est au cœur de notre fête, nous ouvre des horizons infinis sur notre propre valeur : voilà qui est enivrant, voilà pourquoi on est graves à nos fêtes, même au sein du rire.»

D’autant Bellorini accentue les contrastes, les ruptures de ton, si l’émotion pointe, elle est aussitôt mise à distance par un numéro burlesque. Au risque de perdre le fil, de passer à côté des enjeux de la pièce, de la réduire à un enfilement de bons numéros entrecoupé de petits moments de grâce. Pour tout dire, la pièce cahote un peu, n’arrive pas à prendre son envol… Peut-être est-ce dû à un décor trop écrasant?

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Du symbole, de l’image, de la poésie quoi !

Pourtant le manège n’est pas une coquille creuse. Les auto-tamponneuses qui tournoient sur le plateau évoquent une pléthore d’images et de symboles. Quand on voit les comédiens au guidon de leurs bolides se rentrer dedans, sans ménagement, l’on se dit que cela évoque nécessairement d’autres collisions, affectives cette-fois ci. Les êtres humains s’entrechoquent, se cognent, se blessent avec toute leur maladresse, leur brutalité et leur rage. Et puis d’ailleurs… Ce manège ne serait-il pas une sorte de cage, de prison où tourne en rond Lilliom, enfermé, pris au piège ? D’autant que les alentours du manège semblent bien sombres. L’on y voit goute. La scène plongée dans l’obscurité n’est trouée que de de lumière ou lunaire. Elle tombe sur les visages les, nimbant d’un halo crépusculaire, capturant un regard, ou un sourire. Réfugiés dans un rayon de clair de lune Julie et Liliom paraissent bien petits, perdus dans l’immensité de la nuit.

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Laetitia Della Torre

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