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Parmi les toiles néoclassiques du Louvre, on croise souvent des portraits de bourgeois qui se tiennent à carreaux ou des scènes mythologiques actualisées à la sauce « 1789 ». Deux thèmes invariants chez JL David qui vont inspirer ses élèves. Marie-Guillemine Benoist les fusionne ici pour créer Portrait d’une femme noire.

Nous sommes en 1800. La Révolution est terminée et les sans-culottes sont rhabillés. Pour calmer cette violente fièvre égalitaire, le Directoire a rétabli le suffrage censitaire. Pourtant, la France reste fière de ses libertés nouvelles. Cette Marianne noire honore l’une des plus importantes réalisations de la Révolution : le décret sur l’abolition de l’esclavage de 1794.

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©Selrep « Droit dans les yeux » (Wipplay.com)

Une Marianne de Martinique ou de Grèce Antique ?

Le modèle serait une esclave affranchie. Fière et gracieuse, elle ressemble à ces femmes de la Haute Société qui promènent les hommes influents du Directoire. Cette posture univoque contraste avec la symbolique plus ambigüe de son vestiaire. Car si son drapé antique lui offre une stature de déesse, son fichu de servante antillaise renvoie à une allure moins olympienne. Le sein nu nourrit la même ambivalence : s’agit-il de la poitrine d’une esclave laborieuse ou celle d’une Vénus libertaire ? En fait, tout semble lui convenir. Là où Juliette Récamier aurait l’air de sortir du bain, cette affranchie pourrait marcher sur l’eau avec sa liberté nouvelle, affichant ses draps tricolores de citoyenne française.

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© Audrey Priami « Manifemen » (Wipplay.com)

Après la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789, le business esclavagiste du sucre a pourtant perduré. Ce n’est qu’en 1793 que des élus de métropole sont timidement missionnés aux Antilles pour imposer la citoyenneté française aux libres de couleurs. Alors qu’il ne s’agissait même pas d’abolir l’esclavage, les colons blancs se sont soulevés. Ils auraient mieux fait de rester assis. Pour rétablir l’ordre, les députés en mission affranchissent tous les esclaves combattant à leurs côtés. Cette mesure d’exception conduira le 4 février 1794, à la première abolition de l’esclavage.

Après cette date, une délicate diaspora de colons mécontents et de marins sans emploi rentre en France. Cette affranchie de Guadeloupe serait arrivée à Paris avec un marin. Le gentil matelot en question s’avère être le beau-frère de l’artiste. On imagine M-G. Benoist fascinée par la domestique apportant le thé aux convives dans le salon du beauf. Est-elle touchée par la vulnérabilité de cette beauté tout juste exilée ? Sans doute. Cette artiste est assez bien placée pour comprendre une femme seule dans un univers étranger.

Des affranchies en noire et blanche

Marie-Guillemine Benoist s’affranchit d’un monde de l’art trop masculin. Peut-être inspirée par ces femmes marchant à Versailles pour exiger leur pain, l’artiste a refoulé le sérail pour exiger sa peinture. Ainsi, elle s’empêchera les exercices habituellement réservés aux femmes, ces mièvres peintures sur porcelaine ou les pastels doucereux qui font ronfler les salons. L’artiste va même plus loin. En représentant une esclave affranchie, Benoist aborde un sujet audacieux et rarement traité à son époque (le député de Saint-Domingue Belley fut aussi peint par Girodet en 1798). Mais la France – si fière de ses libertés nouvelles – ne semble pas encore prête à considérer tous ses citoyens comme libres et égaux.

Marie-Guillemine Benoist a l’air mieux disposée. Elle n’attend pas ces longues années qui permettent aux masses d’ingérer – sans se brûler – les grands changements de société. En femme artiste, elle profite aussi du sujet pour affiner sa technique et présenter les mille reflets du noir. Le respect des conventions néoclassiques lui offre même d’améliorer l’exercice. Le décor minimal encense le noir alors que le fond uni et les draps immaculés lui permettent d’accentuer des contrastes ou d’adoucir des nuances. Partout, le blanc porte le noir.

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©Bernar « Expo » (Wipplay.com)

Cette domestique qui trône sur un Louis XVI annoncerait-elle une douce revanche des servantes de l’Histoire de l’art ? Depuis toujours, elles viennent fondre leurs discrètes carnations dans les décors d’arrière-plan, histoire de compléter une narration sans jamais perturber la beauté blanche qui donne son nom à la toile. Avec Benoist, une page serait-elle tournée ? En réalité, pas vraiment. Bientôt, les romantiques feront naître le mythe orientaliste. D’ici peu, les servantes de Chassériau reviendront pour apporter ses bijoux à la pâle Esther.

Cumul des mandales

Comme un écho à l’Histoire de l’art, la première abolition de l’esclavage aura aussi du mal à se faire respecter. Aussitôt rentrés en métropole, les colons font pression sur le Directoire puis l’Empire pour rétablir l’esclavage. Leurs arguments économiques sont froids comme les fers d’une esclave : depuis que la main-d’œuvre n’est plus gratuite et corvéable à merci, le prix du sucre français a grimpé. Les colonies anglaises et espagnoles – qui n’ont pas accordé de si fantasques libertés – emportent tout le marché. Dans une telle situation, Napoléon revoit son business model et rétablit l’esclavage en 1804. Le changement de cap sera même complété par d’autres régressions.

Pendant la Révolution, le droit des femmes avait aussi progressé : égalité pour l’héritage, divorce légalisé, même le droit de vote est envisagé ! L’Histoire va se mettre à tousser en voyant Napoléon révoquer toutes ces avancées. Entre le bicorné et l’Ancien Régime, c’est parfois bonnet blanc et blanc bonnet.
À propos de bonnet blanc, celui qui coiffe la domestique intrigue un peu. Ce fichu antillais ne ressemble-t-il pas à un bonnet phrygien ? Ce symbole de lutte pour les libertés est ici dépassionné, sans fourche ni rouge furibond. Il reflète le regard doux mais déterminé de cette femme pas si fragile. Au contraire. Elle a le calme des grands sages. Le regard de ceux où la Raison est bien gardée et que l’on aime croiser pour se ressourcer… Et de la ressource il en faudra. Car même si l’abolition de l’esclavage sera à nouveau votée en 1848, l’Histoire n’a pas fini de tousser.

François Benard & son blog Louvre-Ravioli

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