Italo 1

 

Et si pour changer un peu tes lectures, tu allais taper non pas dans la fat liste de classiques littéraires français mais dans le reste du monde et que tu voyageais un peu ? Qu’est ce qui ferait rêver ? L’Allemagne ? Trop austère. L’Angleterre ? Trop de nuages. L’Italie. L’Italie c’est parfait, le soleil, la mer, les gonz’, les gars, une civilisation vieille de plus de 2000 ans pour la petite touche de culture. Et bien justement, le roman d’Italo Calvino – plus italien tu meurs! – vient de ressortir dans une nouvelle traduction, Si une nuit d’hiver un voyageur. T’as pas lu l’ancienne mais balek’, le neuf c’est toujours ce qu’il y a de mieux. Alors bon, c’est pas l’hiver: voyageur tu le seras quand tu auras les thunes et la nuit, ça je ne peux pas savoir à quelle heure tu lis mon article mais tu vas quand même t’y plonger, même si le titre ne t’évoque pas grand chose.

Un roman hydre

Tu croyais avoir un roman entre les mains ? Hé bien non ! Parce que, vois-tu, Italo Calvino est un putain de magicien; de son bouquin, il te sort non pas un, ni deux, ni même trois, mais bien dix romans ! Tu es tout ébaubis hein ?! Bon, après malheureusement, c’est pas vraiment dix romans, y’a un peu erreur sur la marchandise: c’est plutôt dix débuts de romans, dix fois quelques pages, le temps de commencer une intrigue, de bien t’y installer et de tout arrêter brutalement. Et ça dix fois. De quoi bien te déstabiliser au début. Mec, qu’est-ce que tu fous ? T’avais trop d’idées et comme t’arrivais pas à choisir, t’as décidé de faire une grosse bouillie avec tout ça et de nous la servir à la place du caviar annoncé ? Surtout que ces débuts de romans sont tous plus différents les uns que les autres, tu ne vois pas trop à quoi ça mène tout ça. Et histoire d’augmenter ta frustration, ils sont de plus en plus passionnants comme si tu avais ta nana en lingerie à côté de toi et qu’elle te disait « non pas ce soir mon chéri ». Et ça, dix fois!

Italo 2Le genre de refus qui te met l’eau à la bouche.

Attends, je t’ai dis dix romans ? Non pardon, c’est onze en fait. Car derrière ces dix débuts d’histoire, tu as aussi celui en trame de fond, celui d’Italo Calvino, qui s’adresse à toi, Lecteur, puisque t’es le personnage principal du livre. Toi lecteur qui voulais lire le dernier livre de Calvino et qui tombes sur des livres qui n’ont rien à voir. Tu vas te plaindre au libraire – ils n’avaient pas la FNAC à l’époque – qui te dis que oui il y a eu des erreurs d’impression, qu’ils ont mélangé deux romans et qui te dirige vers celui qui est censé contenir celui de l’italien. Que tu ne retrouveras jamais. Et c’est là, dans cette course aux romans que tu découvre ton alter-ego, la Lectrice. La Lectrice c’est celle qui dévore les bouquins, qui les connaît tous, qui se souvient de tous sans exception et qui est toujours à la recherche de nouvelles lectures. Et c’est au final pour elle qu’a été construit ce livre, tous ces romans, essayés les uns après les autres puis abandonnés suivant les envies de cette figure qui ne sait jamais vraiment ce qu’elle cherche et qui attend des livres qu’ils le lui apprennent.

Une envie de lire pour écrire

Quand tu retournes la quatrième de couverture, sur l’édition que j’ai entre les mains en tout cas, tu as quelques phrases de Calvino qui te présentent grosso modo son projet d’écriture. “Ce livre est né du désir de lecture. Je me suis mis à l’écrire en pensant aux livres que j’aimerai lire. Je me suis dit alors : la meilleure façon d’avoir ces livres, c’est de les écrire. Pas un livre mais dix, l’un après l’autre, et tous à l’intérieur du même livre. Et chaque fois que je commençais, dans ce roman, un nouveau roman, ce qui me plaisais, c’était encore et toujours le désir de lecture. J’ai vraiment voulu faire le livre du lecteur. Pas seulement parce que le lecteur est le seul véritable héros de ce livre, mais aussi parce que c’est son désir (et pas seulement le mien) de lecture qui dicte les différents livres”. Ce n’est pas pour que dalle si les personnage sont des lecteurs et sont nommés uniquement comme tels, c’est qu’ils sont les uniques destinataires de son roman. Tu me diras que j’enfonce un peu des portes ouvertes, puisque ceux qui lisent sont forcément lecteurs. Mais mon gars, il y a lecteurs et lecteurs, ceux qui lisent Marc Lévy et ceux qui lisent Balzac, ce ne sont pas vraiment les mêmes: ils n’ont ni les mêmes attentes, ni la même expérience. Et là, Calvino s’adresse aux vrais de vrais, à ceux qui, petits, dévoraient des bouquins planqués sous la couette avec leur lampe de poche. Il s’adresse à ceux qui attendent véritablement quelque chose de la lecture, qu’elle soit pour eux comme un guide dans leur vie, comme toutes les expériences qu’ils ne pourront jamais vivre. Ceux qui ont une vie de merde, mais qui, dieu merci, deviennent princes et princesses en ouvrant un livre.

Italo 3Tout le monde peut devenir une princesse.

Alors, forcément, au début faut s’accrocher un peu, quand t’es pas prévenu, c’est assez déroutant. Pourtant, Calvino te prépare; dès les premières pages, il t’encourage à te mettre à l’aise, à trouver la meilleure position pour lire, pour ne pas être dérangé et profiter de cet instant privilégié que tu entretiens avec l’objet que tu tiens dans les mains. “Prends la position la plus confortable qui soit : assis, allongé, lové, couché. Couché sur le dos, sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, sur le divan, dans le fauteuil à bascule, sur la chaise longue, sur un pouf. Dans le hamac, si tu as un hamac. Sur le lit, bien sûr, ou dans le lit. Tu peux aussi te mettre la tête en bas, comme au yoga. Avec le livre à l’envers, cela va de soi”. Et cette voix, tu vas l’entendre dans tout le roman. T’as d’abord l’impression qu’elle te parle à toi, toi physiquement qui es en train de lire. Puis, la première déconvenue passée, cette voix te fait entrer dans le roman, te donne une existence en tant que personnage, tu as maintenant une existence littéraire, aussi réelle que cette Lectrice que tu ne connais pas mais dont tu tombes bien vite amoureux. Ce n’est pas de la science-fiction pourtant, c’est simplement la magie de l’écriture. Calvino a rempli son contrat, écrire un livre pour le Lecteur, où tous les lecteurs qui y poseront leurs yeux se sentiront vivre ce qu’il veut qu’ils vivent.

Un tour de force

Le plus intéressant dans le roman est sa construction plus que ce qu’il raconte véritablement. Outre les dix débuts d’histoires, tu as une trame supérieure qui remplit les blancs entre deux histoires et fait le cheminement entre chacune d’elle. Ce qui n’était au début qu’une vulgaire recherche en librairie ou à l’université devient vite un conflit mondial entre des organisations secrètes qui prônent la disparition de l’auteur et le mélange entre tous les écrits ou bien sa préservation et la recherche d’authenticité. Tu te retrouves embarqué – le toi Lecteur du coup – un peu par hasard, un peu par amour, un peu parce que tu n’as pas trop le choix. Et si le toi réel et le toi littéraire n’y comprennent pas grand chose, tu saisis tout de même qu’il y a quelque chose derrière ce charabias et ce méli-mélo digne de la guerre Israélo-Palestinienne, au moins. Ce que Calvino essaye de te dire c’est la nécessité ou non de s’accrocher à la personne de l’auteur, de considérer qu’il a enfanté ses livres ou de s’en détacher totalement. Faut savoir qu’à l’époque où il a écrit son bouquin, c’était le plein boum des structuralistes, Barthes – pas le joueur de foot, s’il te plaît – et tous ses potes, qui prônaient eux justement de décontextualiser totalement une oeuvre pour ne pas être influencé par l’auteur. Et ça, visiblement, ça travaillait Calvino.

Italo 4Roland Barthes en a du style lui.

Alors oui, le but c’est de te faire réfléchir. Mais ce qui est top, c’est que Calvino te fait passer sa réflexion tellement crème, sous tellement de couches, que tu ne te rends même pas compte que tu es en train de cogiter. Et comme il s’adresse directement à toi, tu as l’impression que toutes ces réflexions, tu les a toi-même tirées de ton petit cerveau de foncedé qui a juste pris un bouquin pour se donner bonne conscience un lendemain de chire. C’est magique, pas d’autre mot, un bouquin qui te donne l’impression d’être intelligent. Et du coup tu t’accroches, une fois passé le “Qu’est ce que c’est que cette merde de roman qui recommence toutes les trois pages”, tu te prends au jeu et tu attends avec impatience de voir ce qui va t’être refourgué comme histoire. Et enfin, et surtout même, est-ce que tu va sortir avec cette Lectrice mystérieuse mais foutrement attirante, qui mène tout à la baguette depuis le début. Tout est dit dans le onzième, de roman, le meilleur, celui dont tu tiens le premier rôle.

Si (par) une nuit d’hiver un voyageur fait partie de ce genre de livre qui a été fait pour te donner l’occasion de réfléchir sur ce que tu fais quand tu prends un paquet de feuilles reliées entre elles avec des petits trucs noirs dessus et que tu bouges tes yeux. Quand tu lis quoi. Pas besoin de te taper tous les bouquins critiques, Calvino se les ai déjà enfilés et il te donne son avis. En somme, un beau livre sur la lecture par un mec qui connaît l’envers du décors. Un écrivain qui se souvient de ce que c’est que de lire. A rattacher pourquoi pas à Comme un roman de Pennac.

Marie Billet

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