Cultivez-vous, flemmards 2.0 !

Kiki1

Je vous vois déjà venir avec vos grands airs de loosers et des étoiles plein les yeux car vous pensez avoir ENFIN trouvé le livre qui vous explique les techniques de drague ultimes. Détrompez-vous, ce n’est pas un guide à la Hitch Expert en Séduction, mais un ouvrage philosophique traitant de la vie, de ses vices et de ses vertus (même si là, en bon gros bâtard 2.0 du 19ème siècle, il en a pas beaucoup, des vertus).

Kierkegaard, le mec le plus YOLO de sa génération

Le philosophe naît le 5 mai 1813 à Copenhague (une des nombreuses villes où Urban Outfitters fournit les accoutrements aux hipsters les plus pointus), tout ça pour quitter notre triste monde 42 ans plus tard, le 11 novembre 1855. Elevé dans une famille particulièrement à cheval sur le christianisme, il prendra tout de même un chemin complètement différent en dénigrant cette religion qu’il juge autoritaire et sombre pour se consacrer à la philosophie. Il découpera celle ci en trois parties : l’esthétique (pour celui qui vit dans l’instant, dans le moment isolé, un peu carpe diem et tout), l’éthique (pour celui qui vit dans la continuité avec un minimum de morale) et le religieux (pour celui qui se projette carrément dans l’éternité). En fait, ce type voulait pousser les autres à penser par eux-mêmes, à suivre leurs vocations, tout en gardant une part de responsabilité (ce sera le premier à lancer une forme d’existentialisme). Son œuvre est tirée de son expérience personnelle, puisqu’après avoir promis son cœur à une certaine Regine, il finira par la laisser tomber peu avant leur mariage.

Petite histoire simple de l’existentialisme, idéologie qui sera surtout propagée par Sartre

« J’vous jure m’sieur j’ai pas fait exprès »

Le livre entier est une mise en abîme : le narrateur y retrouve (comme par hasard) le journal intime de Johannes, le personnage principal. Croyant tout d’abord à un recueil de textes, le titre « journal de séducteur » ne lui tape pas à l’oeil, et pourtant, ce qu’il va y découvrir bouleversera sa façon de voir les sentiments amoureux. Durant 250 pages, il nous racontera mot à mot comment Johannes parviendra à manipuler une malheureuse créature, pour au final, l’abandonner telle une paire de chaussettes HUF démodée.

Le mythe du Don Juan vu par Kierkegaard 

La notion kierkegaardienne de l’esthétique se dévoile ici plus explicitement que jamais : notre protagoniste cherche à mettre en place une nouvelle expérience, celle de la manipulation amoureuse, afin de s’amuser et de sortir de l’ennui. D’après le philosophe, le Don Juan est celui qui désire constamment . C’est un égoïste vivant pour son plaisir personnel, égoïste dont on a fait un mythe car une telle nonchalance et un tel non-respect des règles sociales a mené à une sorte de fascination. C’est une manière pour lui de s’échapper de la réalité en donnant un sens à sa vie, même pendant un court moment. Il la transforme en un jeu auquel il doit gagner, plutôt qu’en un quotidien qu’il doit subir ; nous avons ici l’idée d’immédiateté propre à l’esthétique décrite par Soren.

Cependant, le Don Juan tel qu’il a été vulgarisé aujourd’hui, n’a rien à voir avec la légende initiale. Johannes commence tout d’abord par repérer sa proie dans une rue de Copenhague : il l’observe, et la décrit comme une pièce de porcelaine chinoise particulièrement bien travaillée. Nous pourrions presque croire qu’il s’agit ici d’une déesse grecque, or, Cordelia n’est rien de plus qu’une jeune fille d’à peu près 17 ans (son âge exact n’est pas mentionné dans le récit). De fil en aiguille, Johannes tente de s’immiscer dans sa vie, chose qu’il réussira avec une tactique sagement élaborée : il se rapprochera en premier de sa tante avec qui elle vit, puis du jeune homme éperdument amoureux de cette femelle mystérieuse. Il contourne la rencontre directe avec Cordelia pour d’abord être accepté par son entourage. Sa technique consiste à analyser chacun des faits et gestes du cercle social de sa cible, ainsi, il parvient à la côtoyer tous les jours sans lui accorder aucun signe d’attention, jusqu’à ce qu’elle abdique et vienne vers Johannes par elle-même. Pourtant, celui-ci est tout à fait conscient de son pouvoir sur cette créature innocente, et du mal qu’il est en capacité de lui infliger.

« Scientifique recherche cobaye »

Plus l’expérience s’approfondit, plus nous remarquons que Johannes est en train de façonner Cordelia à sa manière, comme un pantin impuissant face à son destin, tout cela grâce à un échange épistolaire leur permettant de garder un contact permanent.

 «J’avouerai toujours qu’une jeune fille est un professeur-né et qu’on peut toujours apprendre d’elle, sinon autre chose, tout au moins l’art de la tromper… »

Au fur et à mesure de l’histoire, leur passion grandit, leurs lettres deviennent de plus en plus torrides (bon, ça reste assez soft, ils étaient pas trop fans du sexto à l’époque) et nous en arrivons au point culminant : Johannes demande la main de Cordelia, comme pour la rattacher définitivement à lui. Celle-ci accepte, offre son corps à celui qu’elle croit être le bon. L’homme est arrivé à ses fins ; il sait qu’il se positionne comme son premier amour, qu’elle ne pourra plus jamais l’oublier. Il est convaincu qu’elle a grandi, qu’elle ne se fera plus avoir de la sorte. L’expérience a abouti : Johannes quitte la jeune femme, puis disparaît.

« Tu as eu l’audace de tromper un être de telle façon que tu es devenu tout pour cet être, pour moi, et que j’aurais infiniment de plaisir à devenir ton esclave, – je suis à toi, je suis tienne, ta malédiction. Ta Cordelia. »

Documentaire plutôt instructif sur les conneries auxquelles ne pas succomber si vous trouvez un(e) mec/meuf mortel(le)

L’homme est un loup pour la femme

« Je ne désire pas me souvenir de nos rapports ; elle est déflorée et nous ne sommes plus au temps où le chagrin d’une jeune fille délaissée la transformait en un héliotrope. »
L’esthète : celui qui observe, qui analyse, et qui attaque tel un tigre en pleine chasse. Nous remarquons ici l’importance de l’apparence pour Kierkegaard : c’est par les gestes et les regards qu’une personne expose son ressenti. Cependant, le calcul reste très important puisque le prévu doit prendre en compte l’imprévu, l’acte volontaire implique indéniablement la possibilité du hasard. L’esthétique ne peut satisfaire un couple ; elle contentera toujours une seule des deux personnes. Kierkegaard considère la femme non pas comme un humain pouvant éventuellement être aimé, mais comme une muse, poussant l’artiste à se dépasser dans la création du nouveau personnage qu’est une femme malheureuse. Se marier, ce serait se résigner à ne plus rien créer tandis que la solitude poussera l’homme à se dépasser pour se sentir entouré et aimé continuellement (si l’on part du principe que l’amour, tout comme un fumeur qui court, finit par s’essouffler).

Le Journal du Séducteur est un bouquin extraordinaire, bien que difficile à lire. Les descriptions y sont omniprésentes et se doivent d’êtres comprises dans leur intégralité car ce sont elles qui dévoilent la personnalité de notre héros (double sens, car le connard séducteur a finalement toujours été une source de fascination inépuisable). L’intelligence de Johannes dévoile celle de Kierkegaard, la formulation des phrases laisse penser que nous sommes face à une poésie en proses. En réalité, la philosophie de Kierkegaard est extrêmement complexe, ce qui nécessite une explication de ses autres ouvrages, sauf que ça prend du temps et voilà, on va pas non plus vous mâcher tout le travail. Le petit point positif de la fin, c’est que du coup on est un peu moins tenté(e)s de passer pour des con(ne)s quand on se fait draguer.

Dans le même genre :

  • Dom Juan, Moliere
  • Une Vie, Maupassant
  • Généalogie de la Morale, Nietzsche
  • L’Amour dure 3 ans, Beigbeder
  • L’Egoïste romantique, Beigbeder

Masha Sauvage